La semaine dernière j’ai eu une conversation bouleversante avec quelqu’un sur le deuil et le fait de perdre un parent. J’ai été profondément touché par son récit du deuil. Le lendemain j’étais au téléphone avec ma mère et je lui disais combien la vie pouvait être cruelle à demander à un fils de mettre en terre son parent. Elle m’a répondu que la vraie cruauté résidait dans le fait de demander à une mère de dire adieu à son enfant. L’ordre des choses devrait être la première option mais pas la deuxième. 

J’ai grandi dans un environnement où la mort n’était pas un sujet tabou. Mes parents ont commencé à nous préparer à cette éventualité quand ils ont brutalement perdu leur ami. La femme et les enfants du défunt ont été dépouillés de tous les biens qu’il avait laissé. Mes parents ont entrepris de me dire exactement ce que je devais faire si leur tour arrivait plus tôt que prévu. Ils m’avaient indiquée les numéros du notaire, tous les codes et documents importants. Je savais exactement quel comportement adopté durant les rites funéraires et autres. Alors, j’ai toujours cru que la mort était quelque chose que je pouvais gérer jusqu’à l’expérimenter réellement. Il y a des douleurs dont on ne connaît la profondeur et l’amplitude qu’en les éprouvant. Perdre un ami et devoir faire son deuil est l’une des choses les plus difficiles que j’ai eu à vivre. Je ne souhaite plus jamais ressentir pareilles émotions. Malheureusement pour moi, la vie est ce qu’elle est et j’aurais à y faire face à nouveau même si pour l’instant je choisis le déni. 

Je fais partie de ceux qui pensent que vivre est un acte de foi parce que vivre c’est espéré que les choses se passent. Vivre c’est croire que x et y vont arriver tout en naviguant dans le noir. En somme, vivre c’est se jeter les yeux fermés d’une falaise en espérant tomber dans le bleu turquois de la mer. malheureusement, on peut croiser les rochers. Malgré toutes les incertitudes qui entourent la vie, la seule vérité immuable c’est que la mort frappera un jour à notre porte. La grande faucheuse étant inéluctable, comment faire vivre un être cher éternellement ? (Oui je vous ai dit que j’ai choisi le déni). A cette question j’ai repensé au livre de Bozoma Saint James.

J’ai entendu parler de Bozoma quand elle avait fait la une des journaux en étant la première femme noire à la tête d’une branche de netflix. Lorsque Befoune avait fait une review de son livre. J’étais intrigué par son parcours de vie et j’ai décidé de lire sa biographie. En débutant ses mémoires, je m’attendais à un récit de sa carrière, et surtout ses challenges… Mais ce livre était centré sur son histoire d’amour avec son mari décédé. Le couple qu’ils formaient occupe une place prépondérante dans le manuscrit. Faire vivre le souvenir de son mari décédé, c’était le faire vivre éternellement à ses yeux.  S’en est amusant, ça m’a rappelé mon obsession à documenter ma propre vie 

Je tiens un journal et j’écris des bribes de ma vie ici et là. La preuve , vous me lisez m’étaler une n-ieme fois sur ma vie. Mon dîner de la semaine passée m’a rappelé que des années en arrière je lui disais que j’écrivais pour moi et pour personne d’autre. Donc je m’en foutais assez de partager mes pensées avec des gens. La vérité c’est que j’ai cessé d’écrire pour moi il y a bien longtemps. Je documente ma vie pour ma mère. Je ne sais pas si je partirai avant elle mais si telle est ma destinée, je veux qu’elle sache ce qu’a été ma vie. Au-delà des discussions que nous avons de gauche à droite, je veux qu’elle réalise après mon départ que j’ai eu une vie riche. Qu’elle lise mes peines de cœur, ma détresse, mes joies, mes craintes, mes réussites, mes moments de bonheur, les instants où j’ai été follement amoureuse… toutes ces choses que je n’ai pas osé lui dire. Je veux qu’elle ait quelque chose à quoi s’accrocher. J’imagine que perdre un enfant c’est affreux mais j’espère que son cœur sera apaisé en sachant que j’ai vécu pleinement mon passage sur terre. Je documente ma vie car je sais que c’est la chose qui me survivra. Un ami poète et écrivain Renaud DOSSAVI  a dit « Pourquoi écrire ? Parce qu’écrire suffit. Parce que les mots sont survie et éternité. Parce que nos mots sont plus grands que nous »

Je me suis aussi demandée qu’au delà de nourrir mon propre souvenir qu’est ce que je savais de mes parents. Avant hier, dans sa newsletter,  Befoune expliquait que parfois nous ne connaissions nos parents que sous le prisme d’être des parents. Nous n’essayons pas de connaître les humains à part entière qu’ils sont. Cela m’a percutée. J’ai de très beaux souvenirs avec ma mère, et d’autres moins drôle (elle aimait me gronder 😩🥲). Parmi ceux que je chéris, il y a la journée course avec elle. Quand nous allions au marché pour faire des courses. En fin de journée, elle nous emmenait manger du thieb dans les restaurants sénégalais du grand marché. On se retrouvait à discuter durant des heures devant des assiettes de riz dans de petits restaurants de fortune. Quand nous n’avions pas assez de temps, on amenait nos plats à la maison. Pendant que maman nous servait à manger, nous faisions les pitres en essayant nos achats. C’était son défilé de mode favori. Après on enchaînait avec un Kongossa de qualité. 

Je connaissais donc ma mère, ma prochaine question était , qu’est ce que je savais de la femme qu’elle est ? c’était quoi ses rêves à 18 ans, ses peurs à 23 ans, ses incertitudes à 30 ans ? Ses réussites à 35 ans ? Je n’en connais aucun parce que je n’ai jamais pris la peine de lui demander ou même de le savoir. Je ne connais pas l’humaine qu’elle est, je connais juste ma mère. 

Bozoma a dédié tout un livre à son mari décédé parce qu’elle le connaissait. Elle ne parle pas de lui juste comme le père de sa fille ou son époux, mais de sa personne dans son entièreté. Elle écrit : « The ancient Egyptians believe that a person dies twice; the first when they die in their physical form, and the second when their name is no longer said. They believed that a person will continue to live if they are remembered. Therefore, it is my intention that Peter, Eve, and Ben will become immortal »

Extrait de 

The Urgent Life

Bozoma Saint John

Pour faire vivre éternellement la personne il faut que je la connaisse. Cette semaine a été un rappel, un rappel sur l’urgence de vivre mais aussi un rappel sur l’urgence d’apprendre à connaître profondément les êtres qui me sont chers au-delà de leur étiquette. Que ce soit la sœur, l’amie, la mère, le père, le compagnon…