"résilience" et "soumission"

Chaque année, certains mots me dérangent plus que d’autres. Je me souviens qu’en 2022, deux mots me mettaient particulièrement mal à l’aise : « résilience » et « soumission ». Chacun d’eux m’irrite dans des contextes différents.

Le terme « soumission » me faisait souffler lors de nombreuses discussions. 2022 était probablement l’année où j’ai le plus débattu avec des étrangers ou des proches sur les questions féministes. Dans la plupart de ces conversations, la question de la soumission dans un couple revenait sans cesse. Ma position est connue si vous me lisez régulièrement. Mais aujourd’hui, je ne souhaite pas réitérer une énième discussion sur ce sujet (je viens en paix, prenez-moi comme votre petite sœur).

Le deuxième mot qui me faisait lever les yeux au ciel était « résilience ». Selon le dictionnaire Larousse, la résilience est « l’aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques ». En soi, c’est quelque chose de positif. Pourquoi donc ce mot honorable m’agace-t-il au point de ne plus vouloir l’entendre ?

J’ai commencé à entendre ce terme fréquemment dans les discours politiques et institutionnels après la pandémie de la COVID-19. Après tous les ravages sur les plans socio-économiques, de nombreux discours, événements et conférences étaient centrés sur la résilience des pays et de leurs citoyens, en particulier pour les nations du sud. L’Afrique a souvent été saluée pour son extraordinaire résilience et la capacité de sa population à se relever des situations difficiles.

Certes, être résilient et se relever à chaque fois est une qualité. Cela démontre notre capacité à avancer et à lutter pour le mieux. La résilience est un mécanisme permettant de surmonter un traumatisme, alors pourquoi ne pas la célébrer ?

Dans le discours courant qui affirme que l’entrepreneuriat est la voie du développement de l’Afrique, de nombreux politiques le prônent et le popularisent. Je me souviens avoir débattu de ce sujet avec une personne. Selon elle, en tant que membre de la diaspora, il était impératif de retourner dans nos communautés pour les développer à travers des projets entrepreneuriaux. Ces projets créeraient de l’emploi et favoriseraient le développement économique de nos pays. Ce discours est critiquable sous plusieurs angles. Mais ce qui m’intéresse, c’est de souligner son point étant, qu’en tant que populations, nous devons faire preuve de résilience pour impulser l’économie. Ce discours est beau sur le papier, mais il néglige les problèmes structurels que nous rencontrons.

Initier un changement à grande échelle nécessite des investissements étatiques conséquents. Peu importe votre bonne volonté ou votre motivation, lancer votre entreprise ne résoudra pas les problèmes d’accès aux infrastructures de base ni le besoin d’une main-d’œuvre qualifiée. Entreprendre dans nos pays revient souvent à mettre un pansement sur une plaie béante sans avoir pris soin de la soigner en profondeur. Le pansement ne suffira pas à prévenir l’infection. Promouvoir l’entrepreneuriat à outrance sous prétexte que nous sommes un peuple résilient et que nous n’avons pas besoin de politiques de développement fortes revient à fermer les yeux sur nos revendications politiques, car le développement tant vanté par l’entrepreneuriat (surtout à petite échelle) n’en résoudra pas grand-chose.

Mon exaspération à l’égard du mot « résilience » provient également de son utilisation excessive par ceux qui nous gouvernent. Ils en font leur discours préféré pour se décharger de leurs responsabilités. Les conférences sur l’entrepreneuriat féminin, masculin, infantile, extraterrestre… prolifèrent partout sans jamais aborder les problèmes de fond qui sont structurels et sont les véritables freins dans nos sociétés. Car finalement, nous sommes un peuple fort, de vrais Bantous résilients.

Dans un autre contexte, lors d’une conversation avec une amie, j’ai évoqué les souvenirs que j’avais de la guerre, notamment comment nous nous sommes enfuis. Ensuite, je suis allée manger et rire comme d’habitude. Des jours plus tard, elle m’a rappelé comment ce récit l’avait bouleversée et attristée. Ce qui l’a le plus frappée, c’était ma légèreté en racontant quelque chose d’aussi terrible et traumatisant. En y repensant avec le recul, je reconnais que c’était une expérience lourde à revivre.

En effet, la résilience est un mécanisme humain pour surmonter un traumatisme. Parfois, dans ce processus, nous avons tendance à minimiser la gravité de ce que nous avons vécu. Le Dr Gabor MATE l’explique en détail dans son livre. Pour résumer, une des caractéristiques d’un traumatisme est de minimiser sa gravité. La résilience peut parfois passer par là. Ce sont des mécanismes que le cerveau met en place pour nous protéger de ce que l’on a vécu.

Je n’irai peut-être pas jusqu’à affirmer que nous sommes un peuple traumatisé (c’est seulement le courage qui me manque). Mais la résilience excessive peut également se traduire par une absence de remise en question de ce qui s’est passé. Il s’apparente alors davantage à de la résignation. En somme, voilà pourquoi je n’aime plus ce mot.

Bye!